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Salar d’Uyuni & Sud-Lípez

04/12/2013, après une seule journée passée à Potosí, nous nous enfonçons maintenant encore plus vers le Sud-Ouest du pays, direction la ville d’Uyuni, et son très célèbre « Salar ». La route, que nous faisons aujourd’hui en bus, dure environ 4 à 5 heures et traverse des paysages sauvages et arides où les lamas, vigognes et autres ruminants semblent avoir pris le contrôle du territoire. Hormis quelques fermes éparses, il n’y a ni ville, ni même village entre Potosí et Uyuni, que nous commençons à apercevoir au loin en contrebas, annonçant une étendue plate et blanche dont nous ne pouvons qu’imaginer l’immensité tant sa superficie semble importante.

La ville d’Uyuni, un peu plus de 11 00 habitants, située à 3670 m d’altitude, n’a vraiment rien de particulier à offrir : la pollution ambiante due aux poubelles qui jonchent les rues poussiéreuses et une pauvreté peut-être encore plus visible ici qu’ailleurs en Bolivie révèlent un tableau un peu triste, il faut bien le dire. Pourtant, Uyuni voit débarquer des milliers de touristes par an et à toutes les périodes de l’année car elle est le point d’appui logistique le plus proche pour nombre d’excursions vers le Salar et la région du Sud Lípez, qui s’étend jusqu’à la frontière entre la Bolivie et le Chili au Sud-Ouest, et celle entre la Bolivie et l’Argentine, au Sud. J’espérais vivement pouvoir une fois de plus éviter de recourir aux services d’une agence et nous aventurer en indépendants dans cette région mais, après nos nombreux échanges avec d’autres voyageurs, je suis bien forcé de reconnaitre que cela est fortement déconseillé : non seulement il semble n’y avoir absolument aucune route asphaltée entre le Salar d’Uyuni et la frontière Sud-Ouest avec le Chili (j’ai bien du mal à le croire pour le moment mais l’avenir me prouvera que c’est pourtant vrai) et par voie de conséquence, pour initier cette aventure en autonomie, il nous manque donc une pièce maitresse : un 4×4 ! Et, je n’en ai pas un sous la main, dans l’instant ! Cela fait longtemps que plus personne ne loue de véhicule dans le coin : ils souffrent beaucoup de leurs trajets répétés sur le proche Salar. La haute concentration en sel contenue dans l’eau recouvrant le Salar pendant plusieurs mois de l’année, la rend très fortement conductrice de courant, et les éclaboussures peuvent provoquer des courts circuits sur les systèmes électriques des véhicules qui tombent alors instantanément en panne. C’est un des risques importants sur place : imaginez-vous coincé au milieu du Salar avec un alternateur grillé ?

Donc, cette fois, pas le choix, on va devoir acheter la prestation à une des quelques 70 agences d’Uyuni qui se partagent le marché. Les excursions sont sensiblement les mêmes d’une agence à l‘autre mais il semble y avoir à boire et à manger, si on compare notamment le sérieux des guides-chauffeurs (il n’est pas rare que certains boivent plus que de raison pendant les excursions) et l‘entretien des véhicules, ce qui peut rapidement transformer une excursion prévue de 3 jours en 4 ou 5 (ce qui semble arriver une fois de temps en temps). Arrivés à Uyuni en début d’après-midi, nous entamons nos recherches pour trouver une agence sérieuse et nous décidons dans l’après-midi pour une excursion démarrant le lendemain matin pour 3 jours et 2 nuits en passant par « Andes Salt Expeditions ». Le programme semble conforme à nos attentes, le discours est sérieux, bien rôdé, les réponses à nos questions claires et précises et l’agence accepte la ristourne que nous leur demandons. RDV demain matin 10h30 devant l’agence.

Le lendemain, nous nous présentons à l’agence a l’heure prévue, armés de plusieurs litres d’eau et quelques provisions, et faisons la connaissance des autres membres de l’excursion qui seront affectés au même véhicule que nous. Il y a d’abord Ken, un japonais de naissance, ayant vécu aux USA et en Australie, avec qui nous échangerons en anglais, puis Manuel et Gustavo, deux Uruguayens de Montevideo qui parlent aussi anglais, et Liz, une jeune fille hawaïenne qui voyage avec Manuel et Gustavo depuis le nord de la Bolivie. Nous ne le savons pas encore, mais nous venons de faire la connaissance d’un groupe qui va marquer une nouvelle joyeuse page de notre périple. Enfin, c’est Juan Carlos, notre guide-chauffeur, qui conduira cette joyeuse troupe pendant les 3 prochains jours.

Il est 11h quand nous montons (7 personnes tout de même !) à bord du gros 4×4 Toyota qui sera notre unique moyen de transport pendant les 3 prochains jours.

La première étape de notre excursion, située à seulement quelques kilomètres des portes de la ville, est un cimetière de vieux trains, constitué de quelques dizaine de vieilles locomotives abandonnées. Uyuni est historiquement le plus grand carrefour de chemins de fer de Bolivie, d’où partent quatre lignes, respectivement vers La Paz, vers Antofagasta (sur l’océan Pacifique, au Chili), vers Potosí, et aussi vers Villazón (à la frontière avec l’Argentine). Mais depuis le déclin de l’économie minière dans la région, le nombre de trains circulant a été considérablement réduit. Uyuni étant au centre de ce réseau, c’est naturellement ici que se sont entassées au fil des années les carcasses de trains qui ont en partie été désossées pour remplacer les pièces défaillantes des trains toujours en circulation, puis définitivement abandonnées. Aujourd’hui, ce cimetière n’est plus exploité que par le tourisme, l’ensemble des excursions vers le Salar intégrant cette étape, l’occasion de prendre quelques photos de vieilles locomotives à vapeur.

L’étape suivante est un minuscule village à l’entrée du Salar, appelé Colchani, dont les habitants (sur)vivent (difficilement) presque exclusivement de l’industrie du sel : les hommes travaillent majoritairement directement sur le Salar, pour la collecte et l’emballage de quantités colossales de sel extraites (près de 25 000 par an), les femmes plus souvent au marché de produits artisanaux, tous à base de sel, bien sûr, là encore, une étape systématique dans les circuits organisés.

Tout le monde remonte à bord du 4×4 et nous entrons cette fois pour de bon sur l’immense surface de sel qui s’étend à perte de vue devant nous. Nous roulons pendant une courte heure, suivis par quelques autres véhicules partis d’Uyuni ce matin en même temps que nous, ce qui nous permet de faire plus ample connaissance avec nos nouveaux « travel mates ». On devine déjà que le groupe formé va très vite constituer une « fine » équipe.

Depuis le 4×4 qui file à toute allure, nous découvrons enfin cette singularité géologique qui se trouve à 25 kilomètres au Nord-Ouest d’Uyuni : il s’agit du plus grand désert/lac de sel au monde (suivi par celui de Salt Lake City, en Utah aux USA puis celui d’Atacama, au Chili, qui présentent chacun une surface au moins 3 fois inférieure) qui s’étend sur une superficie de près de 12 000 km2. Il s’est formé dans une cuvette naturelle où l’eau s’accumule mais ne peut s’évacuer car il n’est relié à aucun ruisseau ou rivière. Toute l’eau accumulée sur le lac au cours de la saison des pluies ne s’en retire que grâce à l’évaporation. Durant le processus, l’H2O disparait sous forme de vapeur d’eau, mais les sels minéraux dont elle est chargée restent eux dans la cuvette. La formation du Salar remonte à 10 000 ans, quand l’étendue d’eau salée était une partie du Lago Minchin, un lac préhistorique géant qui laissa derrière lui, en s’asséchant, deux petits lacs encore visibles, le lac Poopó et le lac Uru Uru et deux grands déserts de sel, le Salar de Coipasa et le gigantesque Salar d’Uyuni. Après plusieurs milliers d’années, les sels minéraux en surface ont formé une couche blanche qui recouvre le bassin et dont l’épaisseur peut atteindre plusieurs dizaine de mètres par endroits. Et ce n’est pas fini, le Salar continue de s’agrandir chaque année en épaisseur et en superficie, les précipitations annuelles laissant des couches additionnelles de minéraux après évaporation. On estime que le Salar atteindra les portes de la ville d’Uyuni dans 25 ans environ. La zone est riche en sodium bien sûr, mais contient aussi beaucoup d’autres éléments chimiques comme le fameux lithium, utilisé dans la fabrication des batteries d’appareils électroniques. Cette région du globe, qui comprend également le Salar d’Atacama au Chili et le Salar del Hombre Muerto en Argentine, appelée « triangle du lithium », concentrerait 70 %, soit plus de deux tiers, des réserves mondiales de lithium. Le Salar d’Uyuni représente à lui seul un tiers des réserves exploitables de la planète : cela a de quoi attiser la convoitise des puissances mondiales de premier rang et des plus grandes multinationales de l’industrie électronique. A ce sujet, en 2011, alors que le Président Evo Morales s’était juré de faire exploiter le lithium d’Uyuni par un acteur bolivien de façon à faire bénéficier au maximum son peuple des ressources du pays, c’est finalement une société Sud-Coréenne qui avait remporté le deal et cela illustre assez bien l’une des grandes difficultés de la Bolivie : malgré des ressources variées et en quantité (argent, étain, zinc dans les mines, du gaz naturel, du pétrole, du sel, et du lithium), la compétition est rude à l’heure de la mondialisation et ce sont très rarement des acteurs locaux qui exploitent finalement ces gisements à gros potentiel. La Bolivie conserve ainsi tristement sa place de pays le plus pauvre d’Amérique latine.

Si les touristes se bousculent aux portes d’Uyuni, c’est avant tout pour les spectacles incroyablement photogéniques qu’offre l’immense Salar. Sa taille est telle qu’après avoir parcouru une dizaine de kilomètres vers son centre, on perd tous ses repères et seule demeure l’impression d’être perdu au milieu d’une gigantesque étendue blanche sans fin : un paysage lunaire.

Pendant l’été austral, de fin décembre à mars, le salar d’Uyuni peut être inondé pendant quelques semaines. L’épaisseur de l’eau dépasse rarement les 10 à 15 centimètres. Comme le salar est parfaitement plat, il est inondé sur toute sa surface, ce qui en fait un gigantesque miroir. Les jeux de perspective auxquels on peut s’adonner sur place sont alors sans limites, et les réflexions qu’il procure permettent des clichés surréalistes. La période idéale pour venir admirer cette merveille semble donc être le mois d’avril ou le mois de mai, lorsque la saison des pluies est terminée mais que l’eau accumulée en surface ne s’est pas encore évaporée. Nous n’aurons pas la chance de voir le Salar d’Uyuni sous cet angle, car on est début décembre et la saison des pluies n’a pas encore commencé : l’immense lac salé est donc complètement sec, presque plus aucune zone recouverte par l’eau.

En tout début d’après-midi, notre convoi s’arrête au beau milieu du Salar pour déjeuner. Notre guide est bien organisé et le coffre du 4×4 sert de table à piquenique pour le groupe : une sorte de buffet improvisé au milieu du désert ! Original et sympathique moment ! C’est aussi ce moment que choisissent les touristes pour prendre des clichés insolites et amusants. Nous nous exécutons donc, sans grande originalité, il faut bien le dire. Mais pas question de quitter les lieux sans immortaliser ce moment. Autre singularité : le sol est formé de millions d’hexagones contigus, à priori résultant des molécules de Chlorure de Sodium qui forment naturellement ces figures géométriques : incroyable nature !

Après une nouvelle heure et demi de route vers le centre du Salar, on commence en effet à ne plus distinguer les contours et nous atteignons une nouvelle curiosité du lieu : « La Isla del Pescado », située en plein milieu du Salar, doit son nom à sa forme de poisson, vue du ciel. Bien qu’elle soit entourée la majeure partie de l’année par une étendue sèche, elle se transforme temporairement en île lorsque l’eau recouvre cette dernière, ce qui se produit quelques semaines par an. Elle se retrouve alors dans la même configuration qu’il y a plusieurs dizaine de milliers d’années, avant l’évaporation du Lago Minchin. Cette pseudo-île mesure environ 2,5 km de longueur, du nord au sud, pour une largeur de 800 à 900 m, soit une superficie de moins de 2 km². C’est une excroissance recouverte de cactus candélabres, dont certains sont millénaires, et dont la taille peut être supérieure à 10 m. Nous en faisons un demi-tour, prenons quelques photos de ce paysage une nouvelle fois surréaliste puis rejoignons le groupe pour continuer la route vers le Sud du Salar.

En fin de journée, après une nouvelle heure et demi de route, nous retrouvons un semblant de paysage « terrien ». Juste à la pointe Sud du Salar, à seulement quelques mètres, se trouve l’hôtel de sel dans lequel nous allons passer la première nuit. Il en existe plusieurs à proximité immédiate du Salar et ils sont tous construits exclusivement en briques de sel, du sol au plafond. Le gisement de sel du Salar d’Uyuni étant estimé à 64 milliards de tonnes, il y a peu de chance qu’il s’épuise dans un avenir proche : du coup, dans le coin, le sel, on en use et en abuse !

L’hôtel, le refuge que nous occupons est sommaire et il vient d’être construit: il y a l’électricité mais pas les prises électriques (il faut donc faire contact manuellement !) et l’eau courante est en supplément pour ceux qui exigeraient une douche. On nous avait prévenus : rudimentaire ! Pas de problème, on a vu pire et la bonne ambiance qui se dégage du groupe suffira à nous faire passer une excellente soirée. On célèbre notamment l’anniversaire de Gustavo, en jouant aux cartes et en buvant des bières tièdes achetées directement au propriétaire du refuge.

Le réveil sonne vers 6h30 le lendemain matin et le départ de notre convoi est prévu vers 7h. On boit un café, on avale deux tartines, on charge nos « back packs » sur le toit du 4×4 et « en voiture Simone » ! Nous voilà maintenant en direction de la province la plus australe de la Bolivie, appelée « Sud-Lípez », d’une superficie de 15 000 km2 pour une population de moins de 5000 habitants. Ceci dit, l’inexistence absolue de route asphaltée dans le coin, les températures souvent largement négatives en hiver, et le manque de fertilité des terrains rendent la région hostile et expliquent cette très faible densité de population.

Nous allons beaucoup rouler durant cette deuxième journée car le programme des réjouissances est chargé. Juan Carlos pilote vite en ce début de journée, parfois en suivant des pistes tracées par de précédents convois, parfois au milieu d’étendues désertiques sans aucune piste au sol : un 4×4 est définitivement indispensable pour aller s’aventurer jusqu’au plus profond de cette étonnante province.

A quelques km au sud du Salar d’Uyuni, nous faisons une courte et matinale « pause pipi » dans le dernier village existant, appelé San Juan, avant la frontière avec le Chili, que nous allons suivre pendant près de 150 km de pistes jusqu’au lendemain matin. Nous repartons donc cette fois pour plusieurs heures de route et traversons d’abord le Salar de Chiguana, de surface incomparablement plus petite que celle du Salar d’Uyuni, et faisons, un peu plus tard dans la matinée, une nouvelle pause à proximité du volcan Ollague, l’occasion de prendre à nouveau des photos de paysages étonnants, notamment au travers des nombreuses aspérités bien visibles dans les roches volcaniques alentours.

En fin de matinée, nous atteignons une zone réunissant 5 lagunes peuplées de flamands roses et nous déjeunons au bord de l’une d’entre elles, appelée « laguna Charcota ». C’est un avant-goût de ce qui nous attend dans l’après-midi ! La pause suivante se fait en effet au bord d’une autre lagune, la « laguna Hedionda », littéralement « lagune puante » en français, plus impressionnante, par sa taille, par sa couleur et les reflets qu’elle génère et enfin par la quantité et la variété de ses occupants : toujours des flamants roses ! Magda qui a aujourd’hui pris la casquette de « photographe pour documentaire animalier » continue de mitrailler et réalise quelques jolis clichés de cet original oiseau dont la silhouette se reflète parfois de façon incroyablement précise à la surface de l’eau.

Nous quittons ensuite temporairement les « plans d’eaux » pour retraverser une zone totalement désertique au milieu de laquelle se trouvent des formations rocheuses variées. Les premières rencontrées invitent à faire quelques minutes de grimpe, puis on nous demande de conserver un peu plus de distance avec une nouvelle curiosité géologique : el « arbol de piedra » (« l’arbre de pierre »)  est une roche de 5 à 6 de mètres de haut, que les vents violents et fortes précipitations ont façonnés avec le temps, lui donnant l’apparence d’un arbre !

Vers la fin de l’après-midi, c’est le clou du spectacle ! C’est à nouveau une immense lagune qui s’étend devant nous : la « laguna Colorada » présente une variation de couleurs à sa surface allant du bleu-vert au rouge-violet en certains endroits. Cette couleur rouge est due à la présence d’une algue microscopique dans l’eau, capable de vivre dans des milieux très salés, et dégageant un pigment rouge en réaction à la lumière solaire. D’autre part, les vents très violents, qui soufflent à cet endroit, transportent avec eux quantité d’éléments au-dessus et à la surface de la lagune : par exemple, l’acide borique prend l’apparence d’une fumée blanche qui se propage en petites tornades traversant parfois toute la lagune. Tout cela donne un caractère presque inquiétant au lieu. Ce dernier paysage est définitivement unique et époustouflant.

Quelques dizaine de minutes plus tard, nous pénétrons dans le refuge qui va accueillir notre groupe pour la deuxième nuit de notre excursion. Cette fois ce n’est plus rudimentaire, c’est carrément « spartiate » : dortoir de 10 lits, l’électricité ne fonctionne que deux heures par jour et il n’y a pas de douche du tout. Malgré tout, l’ambiance reste excellente non seulement au sein de notre groupe mais aussi avec les voyageurs des autres véhicules qui dorment également dans ce refuge. Le dîner est bien arrosé puisque nous avions anticipé en achetant avec les autres passagers de notre 4×4, plusieurs bouteilles de vin spécialement pour cette deuxième soirée loin de toute civilisation.

La nuit est courte, le réveil bien matinal, voire nocturne puisqu’on nous sort du lit à 4h30. Il fait encore nuit noire dehors et bien froid à l’extérieur. Nous sommes pourtant en plein été, ici, ce qui laisse imaginer la rigueur de l’hiver dans la région. A 5h du matin, nous sommes à nouveau prêts pour le 3ème épisode de l’excursion, qui s’achèvera en milieu de matinée pour Magda et moi, au moment de nous déposer au poste frontière entre la Bolivie et le Chili.

Cette 3ème journée commence par une zone volcanique présentant d’impressionnants geysers autour desquels nous commençons un jeu stupide avec le reste du groupe : il n’est même pas 6h du matin, il fait encore bien froid et le fait de traverser la colonne de souffre résultant de ces geysers naturels réchauffe instantanément le corps, ce que nous faisons chacun notre tour comme des gamins de 10 ans, avant que Juan Carlos ne nous révèle quelques minutes plus tard, que des touristes ont subi de graves brulures dans le passé avec ce genre d’âneries : bon, on ne recommencera pas, promis !

Une heure plus tard, nous refaisons une pause à proximité d’une piscine naturelle d’eaux thermales. Même si l’eau est à 37 degrés, Magda et moi avons vraiment trop froid pour enfiler nos maillots de bain. Le reste du groupe va rester une bonne demi-heure dans l’eau fumante pendant que Magda termine tranquillement sa nuit dans la voiture et que j’essaie tant bien que mal de me réchauffer en trempant les pieds dans l’eau, pendant que le soleil continue sa lente ascension et commence doucement à réchauffer l’atmosphère.

Nous traversons ensuite une région de montagnes désertiques, appelé « désert de Dali », en hommage au peintre catalan, qui peigna, de sa propre imagination, des paysages étrangement proches de ces somptueux paysages composés de montagnes aux tons allant du jaune clair au marron foncé passant par différentes teintes rougeâtres : une fois de plus, des paysages extraordinaires, non plus « lunaires » mais plutôt « martiens » cette fois !

Pour finir en apothéose, Juan Carlos nous conduit enfin à deux dernières lagunes, « Laguna Verde » et « Laguna Blanca », respectivement « Lagune Verte » et « Lagune Blanche », situées toutes deux à proximité du volcan Licancabur, ¼ bolivien, ¾ chilien, 5900 m d’altitude et qui se dresse majestueusement en fond de paysage. La première présente une couleur bleu-vert dont l’intensité varie en fonction du degré d’ensoleillement, la seconde ressemble à une immense patinoire, surtout à 8h du matin quand le vent ne souffle pas, dans laquelle se reflètent tous les sommets alentours.

A seulement quelques km de là se trouve la frontière avec le Chili et juste derrière, le désert d’Atacama, territoire chilien depuis 1879. Vers 9h30, nous arrivons à un poste frontière impensable, en plein milieu de nulle part, composé de deux minuscules structures, au niveau duquel patientent déjà quelques voyageurs ayant réalisé la même excursion que nous durant les 3 derniers jours et qui continuent leur itinéraire vers le Chili. Pour Magda et moi, c’est la fin de l’excursion, pour le reste du groupe, c’est le début d’un long trajet retour vers le point de départ Uyuni, et pour tout le monde, le difficile moment de la séparation et des adieux après une expérience inoubliable, des paysages à couper le souffle et une symbiose rare au sein du groupe. Nous ne le savons pas encore, mais ces « adieux » ne sont en fait que des « au revoir » pour une partie du groupe. C’est là toute la magie du voyage !

Potosí

Au matin du 03/12/2013, nous rejoignons la ville de Potosí, située à moins de trois heures de route au Sud-Ouest de Sucre. Au départ de Sucre, on nous indique pour la seconde fois que le trajet peut se faire en bus ou en voiture et que c’est même plus économique si nous parvenons à créer un groupe de quatre personnes pour charger la voiture et partager les coûts. Pas la peine de me le dire une fois de plus, je me débrouille pour trouver deux autres voyageurs au terminal de bus qui vont dans la même direction et en moins de 10 minutes, nous voilà partis à quatre dans une petite berline avec chauffeur pour un trajet supposé deux fois plus court que le bus. Plus court, certes, mais finalement deux fois plus cher à l’arrivée : en effet, dans la précipitation, au moment de monter dans la voiture, léger malentendu avec le chauffeur qui m’indique un prix par personne, alors que j’ai compris (et partagé avec les deux autres occupants que j’ai convaincu de nous accompagner) un prix global pour la voiture ! Donc, surprise à l’arrivée à Potosí : « l’économique » trajet en voiture nous coûte finalement deux fois et demi le prix du même trajet en bus ! Ça faisait longtemps qu’on n’avait plus été « victime », depuis notre histoire de camping-car aux USA, je dirais… Comme quoi, même après plusieurs mois de voyage et en parlant la langue locale, on peut encore faire des erreurs de débutant ! Fort heureusement, nous sommes en Bolivie et cette fois, le montant final de l’opération représente une somme dérisoire d’une demi-douzaine d’euros par personne ! Au moins, on a gagné un peu de temps !

En tout début d’après-midi, on nous dépose donc en plein centre de Potosí, 170 000 habitants, 4070 m d’altitude, ce qui fait en principe d’elle, la deuxième ville de plus de 100 000 habitants la plus haute du monde, derrière « El Alto », la commune associée à l’agglomération de La Paz, déjà évoquée dans notre article sur la capitale bolivienne. La ville, dont le centre est sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, est construite au pied du « Cerro Rico » (« Montagne riche »), une montagne de minerai d’argent qui culmine à plus de 4 800 m, partageant avec Potosí, un lourd passé commun.

C’est l’Inca Huayna Cápac (déjà évoqué dans nos articles sur l’histoire du Pérou) qui découvrit la montagne en premier, au XVIe siècle. Ce fût un autre indien, Topa Hualpa, empereur fantoche des Conquistadors durant leur conquête de l’Empire Inca, utilisé par les Espagnols pour asseoir leur domination dans la région, qui révéla son existence aux colons hispaniques vers 1545. Il venait, sans le vouloir, de déclencher un effet domino qui allait s’avérer être l’un des épisodes les plus atroces de l’Histoire locale.

Le potentiel du « Cerro Rico » était si fabuleux que la puissance espagnole fonda, sans plus attendre, une ville à proximité immédiate de la « Montagne Riche » afin d’en exploiter les mines, par l’emploi forcé des indiens autochtones pour l’extraction et celui des esclaves amenés d’Afrique pour le travail du précieux métal récolté. Potosí fut très vite élevée au rang de capitale impériale par Charles Quint, roi de l’empire d’Espagne à cette époque, et se vit attribuée une devise sans équivoque : « Je suis la riche Potosí, le trésor du monde, la reine des montagnes et la convoitise des rois ».

Durant près de trois siècles, l’argent extrait de la montagne dans des quantités colossales, alimenta les caisses de la couronne espagnole, le « Cerro Rico » fut percé de plusieurs milliers de galeries et la ville de Potosí cru à un rythme infernal, accueillant, au milieu du XVIIème siècle, plus d’habitants qu’elle n’en recense aujourd’hui, faisant d’elle l’une des villes les plus peuplées du monde à cette époque, comparable à Paris ou Londres. Encore aujourd’hui, l’expression « Vale un Potosí » (« Cela vaut un Potosí », citation de Don Quichotte) s’emploie en espagnol avec un sens (indiquant une « très grande richesse ») similaire à l’expression française « c’est le Pérou », dont l’origine historique est la même.

Cependant, des millions d’Indiens Aymara et Quechua perdirent la vie à cause de problèmes respiratoires dus à la poussière dans les mines, ou en restant piégés dans les entrailles du « Cerro Rico », des suites d’éboulement. Nombre de ceux qui ne périssaient pas dans les mines, disparaissaient finalement en dehors à cause des nombreuses maladies et épidémies inconnues avant l’arrivée des colons.  On dit que la quantité d’argent extraite des mines de Potosi suffirait à construire un pont au-dessus de l’Atlantique pour relier Potosí à la péninsule Ibérique, mais que les ossements de mineurs morts dans des accidents y suffiraient également.

Paradoxalement, l’Espagne sortit finalement ruinée, dilapidant cet argent si rudement extrait au profit d’artisans européens et à cause des dépenses fastueuses de la monarchie des Habsbourg. Dans le même temps, les conditions dans le reste de l’Europe furent propices au développement industriel. Colbert écrivit même à cette époque : « Plus un État fait de commerce avec l’Espagne, plus il possède d’argent ».

Après 1800, l’argent se fit plus rare, et l’étain devint une ressource plus importante. Les mines s’épuisèrent et ce fut le début du déclin économique de Potosí dont la population en 1825 ne dépassait pas 10 000 habitants.

Aujourd’hui, bien que déclarées épuisées, les mines sont toujours exploitées artisanalement par les habitants, dans des conditions de sécurité toujours épouvantables pour les mineurs.

Les deux attractions touristiques soi-disant incontournables à Potosí, vendues par toutes les agences touristiques locales, sont d’une part la visite des mines du « Cerro Rico », consistant à s’aventurer dans les entrailles de la montagne infernale, dans des conditions de sécurité et d’hygiène qui sembleraient discutables, et à rencontrer des mineurs continuant de travailler dans des conditions désastreuses (poussière, température insupportable, risque d’éboulement toujours possible) et d’autre part la visite de la « Casa de la Moneda », un bâtiment chargé d’histoire, principal lieu de création de la monnaie qui servit à cette époque pour les échanges commerciaux entre l’Amérique du Sud et la Péninsule Ibérique.

Nous ne visitons finalement aucune des deux ! A propos des mines, nous avons lu tellement d’articles rédigés par des voyageurs concluant par une expérience peu réjouissante malgré l’intérêt historique indiscutable que cela nous ôte l’envie d’aller nous y frotter. Et le soleil éclatant de cette journée du 03/12/2013 achève de nous convaincre de ne pas non plus aller nous enfermer dans la « Casa de la Moneda », si intéressante soit la visite. Nous préférons donc une ballade en ville passant notamment devant la cathédrale, à la façade travaillée, et le marché central, puis une escapade dans les hauteurs de la ville, qui nous permet non seulement d’aller prendre quelques clichés de Potosí dans son ensemble mais aboutit aussi à une authentique rencontre. Nous croisons un « cordonnier de rue », surpris que deux touristes européens fassent appel à ces services pour réparer leurs souliers usés plutôt que de racheter une paire neuve, avec qui nous restons discuter une bonne vingtaine de minutes pendant que nous l’observons travailler manuellement : il réalise un travail impeccable, résistant, pour une somme ridicule, ce qui nous rend rudement service et permettra certainement à nos basket de nous accompagner jusqu’au bout de notre tour de la planète. A en croire cet artisan de la rue et une autre rencontre un peu plus loin avec des habitants des hauteurs de la ville, peu nombreux sont les touristes qui s’aventurent ailleurs que dans le centre-ville et les lieux de visites touristiques recommandés par les guides et agences. Tant mieux, nous tirons une satisfaction plus forte encore de notre décision atypique !

Sucre

Et nous voilà début décembre de l’année 2013, un mois que j’apprécie pour les nombreuses opportunités de réunions en famille, parce que les vacances sont souvent indispensables après un long premier trimestre pour certains ou un chargé quatrième pour d’autre, parce que l’hiver et surtout la saison de ski sont maintenant tout proches. Mais, pour nous qui sommes en vacances, en voyage, depuis plus de 6 mois, cette année, ce mois de décembre ne ressemblera à aucun autre.

Le 30/11/2013, nous continuons donc notre périple toujours vers le sud en rejoignant la « première » capitale bolivienne, la jolie « Sucre », située à 2800 m. d’altitude, environ 300 000 habitants, abritant toujours le siège de la Cour Suprême et dont les habitants ont bien du mal à reconnaître le transfert de pouvoir qui s’est opérée au profit de La Paz à la toute fin du XIXème siècle.

Fondée en 1538 par Pedro de Anzures sous le nom Charcas en référence au peuple Charkas qui occupait alors la région, la ville va ensuite changer de nom à 3 reprises. Elle prendra très rapidement le nom de « La Plata » pour sa localisation dans une zone géographique appelée « Cuenca de la Plata » – Bassin de l’Argent, faisant référence aux proches mines d’argent de la région, et sera le principal centre judiciaire, religieux et culturel de la région pendant près de 3 siècles. Puis en 1776, elle change à nouveau de nom et se fait alors appelée « Chuquisaca », le nom actuel du département dont elle est le chef-lieu. En 1825, au moment d’être désignée capitale constitutionnelle de la Bolivie, la ville est rebaptisée « Sucre » (en version longue « La Ilustre y Heróica Sucre »), en l’honneur du maréchal Antonio José de Sucre, camarade d’armes du libérateur Simón Bolívar pour l’indépendance de la Bolivie, de la Colombie, de l’Équateur, du Pérou et du Venezuela. Perdant sa principale ressource après le déclin économique de Potosí, elle voit le siège du gouvernement bolivien transféré à La Paz en 1899, et perd alors son titre officiel de capitale à la suite d’une guerre civile perdue par les « conservateurs » ‘sucrenses’ (habitants de Sucre) face aux « libéraux » ‘paceños’ (habitants de La Paz). Encore aujourd’hui, les habitants de Sucre soutiennent pourtant mordicus que leur ville est la capitale de la Bolivie. Enfin, en 1991, Sucre est classée au patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO et elle attire chaque année des milliers de touristes venus admirer son centre historique baroque dont beaucoup d’édifices blancs, caractéristiques de l’époque coloniale, datant des XVIIIème et XIXème siècles, sont merveilleusement conservés.

Sucre est aujourd’hui une importante ville universitaire, héritage culturel venant probablement du fait qu’elle fut le berceau de la première université du pays et la seconde d’Amérique latine, créée en 1624 sous le nom d’Université San Francisco Xavier, et elle accueille bien sûr de nombreux cabinets d’avocats et de notaires, en raison de sa qualité de siège de la Cour Suprême bolivienne.

Après 6 jours passés dans la chaotique La Paz, Sucre, qui jouit d’un climat bien moins hostile que celui de sa consœur, est définitivement une invitation à la détente et à la relaxation. Ainsi, le premier jour, après avoir déjeuner au marché central et avoir gloutonnement avalé une couple de glace et de fruits frais taille « américaine », nous déambulons dans le centre historique en commençant par la « Plaza 25 de Mayo », dont le nom correspond à la date du premier « cri » de libération du peuple face à la tutelle de la couronne d’Espagne. Le 25 mai 1809, les étudiants de Chuquisaca suivis par le peuple, se rebellèrent contre l’autorité napoléonienne, le tout puissant empereur français occupant à ce moment le trône d’Espagne. Le 6 août 1825, après 15 années de lutte sanglante, la déclaration d’indépendance de la Bolivie était prononcée et la constitution de la nouvelle République, souveraine et indépendante, signée dans l’une des salles de l’Université San Francisco Xavier de Chuquisaca. Autour de la « Plaza 25 de Mayo », se trouvent plusieurs édifices de grande valeur historique pour la Bolivie. On y trouve le Palais du gouvernement autonome du département de Chuquisaca (l’équivalent d’une préfecture en France) qui fut le Palais du Gouvernement National de Bolivie en son temps, la « Casa de la Libertad », le lieu de signature de l’Acte d’Indépendance de la Bolivie, ainsi que la cathédrale qui présente une belle façade baroque. Malheureusement, nous devrons nous contenter d’admirer ces bâtiments de l’extérieur : c’est en effet dimanche et ils sont tous fermés au public.

En fin d’après-midi, « The place to Be » s’appelle « Parque Bolivar », c’est un parc municipal rectangulaire de bonne taille qui semble accueillir toutes les familles nombreuses de la ville en même temps et offre de nombreuses distractions pour les gamins : châteaux gonflables, promenade à cheval, ou en « avion tiré par un tracteur » (cf. Flickr), location de vélos et même de quads pour enfants. « On ne se refuse rien à Sucre ! »

Le lendemain, après avoir pris le petit-déjeuner au son de la manifestation des retraités venus de tout le pays protester contre une récente décision politique doublant, pour certaines catégories socio-professionnelles seulement, l’aide financière gouvernementale octroyée en fin d’année au peuple, nous montons au « Mirador de la Recoleta » qui offre une vue panoramique sur toute la ville, puis nous marchons jusqu’au cimetière général, un havre de paix ombragé par de gigantesques conifères et un lieu fréquenté par de nombreux élèves de la ville qui viennent plusieurs fois par semaines pour étudier dans le calme. On y vérifie malheureusement le haut taux de mortalité infantile en Bolivie par les très nombreuses vitrines de tombes chargées de jouets en tout genre : poupées, voitures modèles réduits, maquettes etc. Le cimetière détient aussi les caveaux de quelques-unes des familles les plus fortunées du pays comme celles des présidents successifs de la République.

Dans l’après-midi, nous retournons déjeuner au marché central qui offre les repas les plus économiques de la ville et profitons de notre passage pour nous approvisionner en fruits frais auprès du stand de fruits et légumes le plus complet et varié que la vie m’ait permis de voir : une merveille (Cf. Flickr). Et pour ne rien gâcher, la vendeuse qui le tient, avec qui nous restons discuter une bonne vingtaine de minutes, est tellement adorable et passionnée qu’il est tout simplement impossible de passer devant son stand sans repartir avec quelques provisions.

Ascension du Huayna Potosí : « Au-dessus, c’est le soleil »

Après une journée de repos, c’est un second défi sportif que je me suis proposé de réaliser à proximité de La Paz. Mais à la différence de la descente de la Route de la Mort à VTT, je n’ai, cette fois, aucune certitude d’arriver au bout et je dois bien admettre que ce challenge me préoccupe nettement plus que celui d’il y a deux jours.

Huayna Potosí, un sommet, couvert de glace, situé à environ 25 km au nord de La Paz dans la cordillère Orientale, culminant à 6088 m d’altitude, est l’un des plus beaux et des plus célèbres de Bolivie. Son ascension est une activité touristique très prisée des amateurs de montagnes mais aussi des non-initiés puisqu’il est annoncé comme l’un des sommets de cette altitude les plus accessibles. On peut lire ou entendre ici et là « l’un des sommets de cette altitude les plus ‘faciles’ », mais je crois que le terme « accessible », se référant plus à une proximité rare avec une grosse ville, pour un sommet de cette altitude, est plus approprié. D’autre part, il me semble bon de rappeler que s’attaquer à un 6000 m. n’a franchement rien d’une promenade de santé et Wikipédia précise même que Huayna Potosí est souvent appelé à tort « le plus facile 6 000 m du monde » car il comporte tout de même au moins deux couloirs de glace très raides, d’autres sommets de 6 000 m autour du globe présentant des voies techniquement plus faciles à gravir.

De nombreuses agences de la rue Sagarna, l’une des principales rues touristiques du centre de La Paz, proposent l’ascension du Huayna Potosí en deux ou trois jours en fonction de l’expérience en alpinisme des participants. Elle revient plus cher, mais il est recommandé aux novices d’opter pour une excursion en trois jours dont le premier sert d’entrainement à la marche sur glacier : encordement, usage de crampons, maniement du piolet, escalade de courtes parois etc. De plus, ce jour supplémentaire passé à près de 5000 m d’altitude permet une meilleure acclimatation réduisant un peu le risque de souffrir du « Soroche » ou « Mal Aigu des Montagnes » (MAM), qui est sans nul doute le principal ennemi de cette épreuve. En dehors de l’acclimatation indispensable pour espérer grimper au sommet, une bonne condition physique et un moral « de résistant » semblent être des atouts utiles. Pour finir, plus encore que pour la descente à VTT, le choix de l’agence à laquelle vous allez acheter l’excursion est primordial. En effet, à moins d’être expérimenté et équipé pour la haute montagne, il est difficile et risqué de s’attaquer à ce challenge sans recourir aux services d’un guide. Et du choix de l’agence, découlera le guide accompagnateur, et la qualité du matériel mis à disposition pour l’ascension, qui sont les derniers ingrédients importants pour maximiser vos chances de réussite. Enfin, il ne vous reste plus qu’à prier pour que la météo soit clémente la nuit de votre ascension. A postériori, je réalise que l’atteinte du sommet est conditionnée à un sacré lot de paramètres à prendre en compte.

Depuis notre arrivée à La Paz, je me renseigne sur le sujet et en trois jours sur place, j’ai maintenant une idée précise des agences recommandées, de celles à éviter, et j’ai déniché, entre témoignages sur internet et échanges avec des locaux, les noms des guides recevant le plus de témoignages positifs.

Problème : après quelques jours à La Paz et notre précédente descente à vélo, je suis maintenant beaucoup moins souple du point de vue calendrier. Au 26/11/2013, le timing devient serré : compte tenu du fait que j’estime devoir choisir une ascension en trois jours, il me faut trouver un groupe qui part dès le lendemain. Après avoir écarté deux agences principalement à cause de ce paramètre (aucun groupe ne partant le lendemain), il me reste une chance auprès de « No Fear », l’agence utilisée pour la « Route de la Mort » dont la prestation état excellente. Chez « No Fear », on me propose de revenir discuter en fin d’après-midi avec Miguel Llusco, un guide recommandé par le réceptionniste de notre hôtel, qui serait en train de constituer un groupe pour sortir le lendemain.

Second problème : quand je me présente à nouveau vers 17h à l’agence, Miguel m’informe que les participants se sont décommandés et que je suis dorénavant seul candidat. Il est néanmoins prêt à m’emmener mais plus aux mêmes conditions financières. Et sur ce sujet, je ne suis pas non plus « très souple » compte tenu que nous voyageons, Magda et moi, depuis plus de 6 mois maintenant. Sans trop y croire, je lui fais alors une suggestion : « Si nous ne sommes que deux, est-il envisageable de tenter l’ascension en 2 jours au lieu de 3, si cela permet de réduire le coût de la prestation ? » J’avance le fait que je séjourne depuis plusieurs jours à La Paz, même si je n’ai aucune idée de mon stade d’acclimatation, et nous tombons finalement assez vite d’accord sur un budget qui me satisfait pleinement, à peine plus élevé que le tarif par personne dans le cadre d’un groupe, sauf que je bénéficierai d’un guide particulier. Et pour ce qui est du jour d’entrainement et familiarisation avec le matériel, Miguel me confirme qu’on trouvera le temps de caser une séance l’après-midi du jour 1, après la première marche d’approche et avant d’attaquer l’ascension, en plein milieu de la nuit suivante. Bon, ça va être chargé mais je suis sur-motivé et ravi du deal : au moins, si je n’arrive pas en haut, je serai le seul coupable. En effet, dans une cordée de plus de trois alpinistes, il suffit que l’un commence à souffrir du MAM, du froid ou de fatigue extrême et c’est toute la cordée qui redescend, privant tout le monde du sommet : cela arrive toutes les semaines au Huayna Potosí.

Le lendemain, 27/11/2013, après un nième petit-déjeuner chez « Tia Gladys » avec ma belle dont je vais finalement me séparer moins longtemps que prévu (en voilà une bonne nouvelle), je rejoins Miguel, devant l’agence « No Fear » dès 8h et nous partons en voiture, d’abord chez lui, pour récupérer le matériel qui m’est destiné, puis prenons la route qui mène au camp de base en une petite heure.

La Paz étant déjà à une altitude proche de 4000 m, n’importe quelle route qui commence à se rapprocher des montagnes alentours vous permet évidemment d’accéder à des altitudes autrement plus importantes que celles que nous connaissons en France par exemple. En quelques minutes, mon sac à dos de voyage, que j’ai vidé pour l’occasion, est chargé de matériel (chaussures de marche, crampons, piolet, lampe frontale, duvet, vêtements de haute montagne). Il est tout juste 10h00 lorsque nous quittons le camp de base, situé à l’altitude du toit des Alpes, 4800 m. Il est très difficile de savoir si le corps est acclimaté ou pas à la haute altitude à un instant donné, mais une chose est évidente : au matin même de ce défi, le simple fait de gravir les 2 escaliers qui mènent jusqu’à notre chambre d’hôtel dans La Paz suffit à m’essouffler et parfois légèrement me « sonner », une sensation partagée par la plupart des touristes à La Paz. Il me faudra mâcher de la feuille de coca et abuser des « matés » (infusion à base de feuilles de coca) cet après-midi !

La marche d’approche pour rejoindre le refuge où nous allons passer la prochaine « nuit » (si on peut appeler ça une « nuit ») est finalement assez courte et se fait sans grande difficulté, malgré les 15 kg de matériel sur le dos. Je prends des photos, je me filme pour enregistrer mes sensations, qui sont excellentes, et nous pouvons discuter avec Miguel qui a un rythme régulier me convenant impeccablement jusque-là. En deux heures, nous atteignons 5200 m, l’altitude du refuge que nous quitterons cette nuit à 1h00 du matin pour entamer l’ascension finale. Il est tout juste 12h00 et à cette heure avancée de la journée, la cordée qui est partie cette nuit pour l’ascension devrait être rentrée au refuge où nous débarquons depuis plusieurs heures. Mais le refuge est vide, fermé, et Miguel n’a pas les clés.

« Ah bah voilà, enfin un peu d’imprévu à la bolivienne ! Ça me semblait un peu trop simple jusque-là ! »

On ne se démonte pas, on va patienter un peu. Quelques minutes plus tard, avec l’aide d’un deuxième guide qui nous a rejoint entre temps, et parce que la cordée de la nuit précédente ne semble pas prête d’arriver (la vue sur le glacier depuis le refuge permet de voir les groupes redescendre), la décision est prise de démonter le montant de la porte du refuge pour y pénétrer : le soleil « cogne dur » à cette altitude, et en fin de compte, ce refuge, c’est de la tôle, des vis et des écrous, rien d’insurmontable ! Je filme tout cela bien sûr, pas question d’en perdre une miette !

Dans l’après-midi, après un déjeuner que j’ai pu avaler avec appétit (tout cela est très encourageant), nous partons pendant une bonne heure pour mon initiation à la marche sur glacier : Miguel m’enseigne donc les deux types de « pas » que nous pratiquerons en fonction du degré de la pente, il me montre comment bien tenir, planter mon piolet et les crampons, afin de franchir les murs de glace, et la position à adopter pour la descente etc.

A notre retour dans l’après-midi, nous sommes un peu plus nombreux dans le refuge (4 cordées vont tenter l’ascension cette nuit, incluant la nôtre) mais toujours pas de trace de la cordée de la nuit, ce qui commence à préoccuper les guides dans le refuge qui envisagent maintenant sérieusement de commencer à monter pour partir à leur recherche. Parmi les présents, un couple de français, de mon âge environ, vivant à Grenoble, qui semblent expérimentés et qui vont faire l’ascension en autonomie avec du matériel loué. Ça c’est un point encourageant : s’ils ont décidés de la faire seuls, c’est que ça ne doit pas être impossible ! Enfin, vers 16h00, la cordée de la nuit précédente est enfin en vue sur le glacier et ils arrivent péniblement au refuge avec 6 à 7 heures de retard par rapport à l’horaire conseillé. Tout le monde est soulagé, pas d’accident, mais le couple en question a bien mauvaise mine et la femme, exténuée, est à peine capable de prononcer un « bonsoir » à son arrivée : m***e, ça, pour le coup, c’est beaucoup moins encourageant !

Entre 17h et 18h Miguel m’invite à me mettre à table pour le dîner, mais cette fois, je n’ai pas vraiment d’appétit, probablement l’altitude qui commence à faire son effet. Tout le monde se couche entre 19h et 20h, le réveil devant sonner à minuit. A écouter les autres, on est plusieurs à ne pas pouvoir trouver le sommeil et finalement, je serai absolument incapable de fermer l’œil jusqu’à ce que le réveil sonne. Chacun s’habille en silence : plusieurs couches en haut, 2 paires de gants, 2 paires de chaussettes – «  Si je dois abandonner avant le sommet, je préfèrerais que ce soit pour une autre raison que pour un doigt de pied congelé ! »

A 1h45 du matin, nous sommes la première cordée à poser le pied sur le glacier, équipés et crampons chaussés. Je n’ai pas réussi à dormir du tout et cela me préoccupe de commencer un effort physique pareil dans ces conditions. Mais je ne dois pas être le seul à la réflexion. Il fait nuit noire bien sûr, le vent ne souffle pas et la température est acceptable. Nous adoptons un rythme plus lent que pendant la marche d’approche d’hier. Nous atteignons assez vite 5500 puis 5600 m d’altitude, suivis de près par le couple de français. Je ne cesse de me répéter « Jusque-là, tout va bien » (ça me rappelle le film « La Haine »), mais tout reste à faire car je sais que beaucoup ressentent violemment les effets de l’altitude entre 5600 et 5800 m. A partir de 5600 m, les choses se corsent : nous ne marchons pas vite, mais les pauses deviennent indispensables de plus en plus souvent et même si elles me permettent de récupérer, je ressens l’essoufflement presque immédiatement après avoir repris la marche. Indéniablement, gravir les 300 m. de dénivelé pour atteindre 5900 m nous prend un temps considérablement plus long que pour atteindre 5500 m depuis le refuge. Je ne redoute pas et dirai même que j’apprécie l’ascension des 2 murs de glace à franchir car ils permettent de rompre avec la monotonie de la marche et me font oublier l’essoufflement. A en croire les lumières des frontales qui sont maintenant plus loin derrière nous, je crois même que nous avons été efficaces, Miguel et moi, dans ces parois. Il ne nous reste que 190 m. de dénivelé et je me concentre pour tenter de détecter le moindre signe de MAM et prévenir Miguel si je devais ressentir soudainement des maux de tête ou de ventre.

Vers 5h00 du matin environ, Miguel m’annonce que nous venons de franchir les 6000 m : ça commence à sentir « bon » le sommet, mais logiquement, les espaces autour de nous semblent se rétrécir et avec les toutes premières lueurs du jour, le vide est plus perceptible. Les derniers 50 à 100 m. de dénivelé se font sur une étroite arrête dont les bords vertigineux n’apparaissent clairement qu’au moment d’entamer la redescente.

5h45 du matin, je suis le premier touriste, ce 28/11/2013, à atteindre « la cumbre », à 6088 m, puis arrive assez rapidement le couple de français et enfin la troisième cordée. Je suis fier mais la fatigue est visible jusque dans ma façon de parler, à voir les quelques vidéos que j’enregistre là-haut. Mes premières pensées et mes premiers mots sont pour la famille bien sûr : je pense à mon frère, Olivier, qui risque fort d’envier ce moment et que je ne manque pas de « tacler » gentiment – pour une fois que je réalise un défi dans lequel il n’est pas devant moi à l’arrivée, j’ai le droit ! -, je pense à mon grand-père paternel avec un peu d’émotion – c’est qu’il aimait ça l’altitude ! -, et je commence finalement à saluer tout le monde un peu bêtement comme si je venais de gagner une récompense que je souhaitais dédier à un public. Pas de remise de prix au sommet bien entendu, mais bien plus que cela : une gigantesque satisfaction, une euphorie soudaine, la tête dans les nuages ! Le lever de soleil que j’ai le plaisir de vivre ce matin-là récompense et même bien plus, les efforts fournis pour gravir cette magnifique montagne. Aujourd’hui, notre planète est plus belle que jamais et cette beauté me fait penser que si je devais changer d’idéologie religieuse, j’opterai sans doute pour le culte de la Pacha Mama (Terre Mère) ! Malheureusement, le temps passé au sommet est compté et il faut commencer à redescendre après seulement 10 à 15 minutes sur place (la plateforme n’est pas gigantesque et 3 cordées se sentent vite à l’étroit).

Vers 8h00 du matin, nous entrons à nouveau dans le refuge intermédiaire, après une fatigante redescente durant laquelle il m’a été difficile de profiter pleinement du paysage et nous retrouvons la quatrième cordée qui a été contrainte d’abandonner aux alentours de 5500 m parce que l’un des marcheurs se sentait vraiment trop mal pour continuer.

Avertissement du jour : à la différence d’une course à pied dans laquelle le dernier effort se fait sous l’arrivée, en montagne, l’atteinte du sommet n’est que la moitié de l’effort à réaliser. L’ivresse de l’altitude est telle qu’on a tendance à sous-estimer voire à presque oublier qu’il faut redescendre entier avant de crier victoire. Par manque d’expérience (et de sommeil), sans doute, j’ai sous-estimé la rudesse de l’effort à fournir pour redescendre et n’ai récupéré complètement mon souffle qu’à la mi-journée. Je dirai finalement avoir plus souffert de l’essoufflement à la descente que pendant l’ascension.

En fin de matinée, complètement lessivé, je suis de retour à l’hôtel et j’annonce avec fierté à Magda que j’ai atteint le sommet, mais je suis dans un piteux état. Magda dira même qu’elle ne m’a jamais vu dans un tel état de fatigue, ni même après le marathon des Alpes Maritimes avec mon frangin ! Et si j’ai bonne mémoire, je crois que le frangin en question confirmera que la très haute montagne, ça peut laisser des traces 😉

Descente de la Route de la Mort en VTT

Une des activités sportives prisées des amateurs de sensations fortes à La Paz consiste à descendre à VTT la fameuse « Route de la Mort ».

Cette piste dont le nom original est « Route des Yungas » est tristement célèbre pour sa dangerosité. Si elle fut nommée en 1995 « Route la plus dangereuse du monde » par la Banque Interaméricaine du développement, elle est devenue, en quelques années, une attraction touristique inévitable à La Paz.

Reliant les hauteurs de La Paz (le point de départ est à 4 650 m.) à la minuscule ville de Coroico (arrivée à 1 715 m.) sur une distance d’un peu plus de 60 km, cette route au fort dénivelé a connu pendant de longues années un trafic important malgré une conjonction de difficultés rendant sa traversée périlleuse : visibilité réduite à la fois par la nature même du terrain (courbes prononcées à répétition) et par les conditions climatiques fréquemment mauvaises, un revêtement inexistant et donc une piste en mauvais état sans adhérence, des torrents dont le lit traverse la chaussée à plusieurs endroits, des précipices importants pouvant faire jusqu’à 800 m. de profondeur et pourtant peu ou pas d’infrastructures protectrices. Dans ces conditions, les accidents étaient fréquents et leur issue souvent fatale : pendant plusieurs années consécutives, le nombre de tués oscillait entre 200 et 300 voyageurs par an, soit un véhicule toutes les deux semaines environ. Ce « camino de la muerte » étant à l’époque la seule voie pour rejoindre La Paz depuis la porte de l’Amazonie, les chauffeurs qui s’aventuraient sur cette route pouvaient tout au plus éviter de rouler la nuit et prier pour leur survie.

Ce sont probablement des directives politiques peu concernées par le sujet et des raisons économiques qui ont retardé le projet de création d’un axe secondaire délestant considérablement cette route meurtrière. Et depuis la création de cette voie plus sécurisée et asphaltée, l’ancienne « route de la mort » génère maintenant beaucoup d’argent. L’exploitation touristique transformant la route en une piste pour descendeurs à vélo est indéniablement la source de revenus la plus importante, mais d’autres exemples d’exploitation surfent sur la tragique passé de la « Route des Yungas » : la célèbre marque japonaise Mitsubishi a utilisé récemment le caractère hostile de la route pour la certification de leurs véhicules tous-terrains, et on trouve également sur internet un jeu vidéo américain appelé « Extreme Trucker » dont certains niveaux sont directement inspirés de la « route de la mort » et permettent de prendre virtuellement le volant d’un camion dans des paysages et sur un tracé plus vrais que nature.

Pendant les 2 premiers jours après notre arrivée à La Paz, nous avons fait le tour des nombreuses agences qui proposent cette descente en VTT sur une journée à la recherche du bon compromis sécurité-qualité du matériel-budget avant de choisir une agence nouvellement créée à l’initiative de guides expérimentés, venant d’une précédente structure suite à un désaccord avec la direction. La prestation est pratiquement toujours la même mais l’expérience des encadrants et la qualité du matériel peut varier nettement entre les fournisseurs et cela peut avoir un impact non négligeable sur le déroulement de la journée. Et pour ce genre de choses, parler l’espagnol est bien utile et nous aura permis de faire le bon choix : absolument rien à reprocher à l’agence « No Fear » qui nous fournit à notre arrivée à « la cumbre » (le col faisant office de point de départ) un équipement complet (casque intégral, veste, pantalon, gants, protège-tibias et protège-coude) et récent, comme promis. Le choix de la date (le 25/11/2013) pour faire cette excursion n’avait pas non plus été laissé au hasard : le soleil est au rendez-vous, la température est douce, et le groupe est de taille raisonnable, comme prévu. Impeccable !

Huit jeunes de 20 à 30 ans environ, dont Magda et moi, sont réunis aujourd’hui pour partager cette expérience, plus 2 guides encadrant le groupe. Vers 9h30, chacun a revêtu son équipement et récupéré son VTT et le groupe est attentif aux consignes en anglais de Javier, notre guide. « Let’s vamos ! », c’est Javier qui parle en « spanglish ».

Nous donnons nos premiers coups de pédales sur une large route asphaltée en se suivant en file indienne. Les premiers kilomètres permettent à chacun de se familiariser avec son engin et aux guides de jauger le groupe. Javier roule devant, l’autre guide ferme la marche, tout en filmant et photographiant, juste devant la camionnette qui suivra le convoi toute la descente avec du matériel de rechange et une trousse à pharmacie en cas de chute. Cette première partie n’a rien de technique et ne requiert pas non plus un effort physique important : c’est l’occasion de profiter du paysage sans prendre de risque et rechercher la position la plus aérodynamique possible pour réduire les frottements de l’air. La pente n’est pas encore trop soutenue et le plus grand plateau de chaque vélo a été limé pour plusieurs raisons : cela évite les déraillements intempestifs de la chaine, limite la vitesse atteignable de chaque participant et réduit donc un peu le risque de chute et leur potentielle gravité. Pas de doute, ils connaissent leur sujet chez « No Fear » !

Après une heure de descente, ponctuée de courtes pauses, nous nous arrêtons un bon quart d’heure pour nous hydrater et échanger nos sensations. Magda, reconnaissable à son casque blanc (c’est la seule) a bien apprécié cette première partie de la route, douce pour les bras et grisante par la vitesse sans pour autant être vraiment dangereuse.

Nous montons ensuite temporairement à bord du van, les vélos chargés sur le toit, pour rejoindre la deuxième partie de la descente. C’est maintenant que les choses se corsent. A partir de là, la route asphaltée laisse place à une étroite piste caillouteuse dont la largeur ne permet pas à deux véhicules de se croiser convenablement et nous allons dorénavant devoir rouler à gauche, c’est-à-dire à l’extérieur, au bord du vide. Pour faciliter la montée des véhicules, la « Route des Yungas » est en effet la seule en Bolivie à imposer un sens de circulation « à l’anglaise ». C’est dans ce deuxième tronçon que les sensations deviennent plus fortes et que la fourche suspendue de nos VTT devient utile. Tout en restant maitre de ma vitesse, je suis Javier de seulement quelques mètres et recherche à chaque virage la trajectoire idéale pour ne pas me laisser distancer. Nous traversons à plusieurs reprises des torrents dont le tracé vient interrompre la piste et nos guides immortalisent ces moments pour nous. Ils sont les seuls à prendre des photos et fournissent sans surcoût à chaque participant un DVD avec les photos et vidéos de la journée. Des accidents ont en effet eu lieu dans le passé, par manque de vigilance de participants, trop occupés à photographier le paysage au lieu de rester concentrés sur la route.

Les pauses que nous effectuons se situent toujours à des endroits particulièrement accidentogènes, en attestent les nombreuses croix et pierres gravées sur le bord de la chaussée en hommage à ceux qui ont perdu la vie sur cette dangereuse route. Certaines courbes portent également des noms qui ne laissent aucun doute sur le caractère meurtrier du lieu en question : la « courbe du diable » est par exemple le surnom d’un notoire virage dans lequel nombre de conducteurs auraient eu des hallucinations, décrivant une route droite au lieu de la courbe en épingle à cheveux.

En près de 4h de descente, nous sommes descendus de 3000 m et une bonne bière fraiche est la bienvenue après la toute dernière partie du trajet qui permet finalement de transpirer un peu en pédalant à plat pendant une demi-heure. En milieu d’après-midi, après un repas dans un hôtel-restaurant de Coroico, un rapide « plouf » dans la piscine de l’hôtel et une douche bien méritée, tout cela étant inclus dans le prix de l’excursion, nous prenons la direction de La Paz pour y revenir en fin de journée après plus de 3 heures de route.

Au final, nous avons passé une excellente journée, la prestation de « No Fear » est irréprochable, les guides sont sérieux et expérimentés à tel point qu’on en oublierait presque à certains moments le tragique passé de la « Route de la Mort ».

La Paz

Le 24/11/2013, fin de matinée, notre bus arrive, à l’immense La Paz par les hauts plateaux qui surplombent la capitale, comme c’est le cas pour beaucoup de voyageurs. Cette zone, appelée « El Alto », anciennement banlieue de la ville de La Paz, et depuis 1985 une ville à part entière, est devenue la troisième ville la plus peuplée du pays, ainsi que la « capitale » du peuple aymara, et elle offre une vue à couper le souffle sur l’étonnant chaos urbain qu’est la ville de La Paz. La ville est en effet confinée dans une énorme cuvette à l’endroit même où se crée une rupture nette dans l’Altiplano.

La Paz, s’étage donc entre 3200 et 4000 m. d’altitude, et elle est considérée la capitale la plus haute du monde même si le terme de capitale est ambigu. La Paz est en effet le siège du gouvernement, la capitale administrative du pays, Sucre étant considéré capitale constitutionnelle. Les 2 villes se partagent en effet les trois pouvoirs : l’exécutif et le législatif à La Paz, le judiciaire à Sucre. Associée aux communes voisines d’El Alto et Viacha, La Paz compte plus d’1,6 Millions d’habitants, faisant d’elle la seconde agglomération la plus peuplée de Bolivie derrière Santa Cruz. Entourée par d’innombrables pics enneigés culminant tous à près de 6000 m. d’altitude, tels que le Nevado Illimani (6402 m.), elle possède l’un des cadres naturels les plus beaux du monde et représente une base idéale pour les afficionados de haute montagne qui viennent nombreux chaque année découvrir les randonnées et ascensions de la Cordillière Royale.

Du fait de l’altitude, la ville compte plusieurs records: elle détient l’aéroport international le plus élevé au monde, ainsi que le stade olympique agrée le plus haut, mais ce stade ne peut recevoir de compétition de football internationale, parce que la FIFA a émis une règle interdisant l’organisation de matchs officiels dans des stades situés à plus de 2500 m. d’altitude. D’autres curiosités la caractérisent : par exemple, l’eau bout à 89 °C, ou autre chose étonnante, La Paz est l’une des seules villes au monde où les plus pauvres vivent en hauteur et les plus aisés vivent presque tous dans les quartiers situés les plus bas de la ville.

Depuis le terminal de bus, on emprunte un taxi qui nous dépose dans le quartier prisé des touristes et backpackers puis on commence à chercher un hôtel ce qui va nous occuper pour une fois, un peu plus longtemps que d’habitude. Arrivant de Copacabana, dans le nord du pays, nos repères financiers sont un peu bousculés et nous avons, semble-t-il, sous-estimés le coût du logement dans une métropole telle que La Paz. Après une bonne heure de déambulation dans les rues chaotiques de La Paz, le poids de nos sacs finit par avoir raison de nous et nous revenons, par un deuxième trajet en taxi, dans l’un des premiers hôtels visités en plein centre du quartier touristique mais dans un coin qui va s’avérer très bruyant.

Par hasard, l’après-midi de notre arrivée se tient une fête de quartier appelée « Fiesta de Jesús del Gran Poder » ou « Festividad del Señor del Gran Poder », la déclinaison « locale » d’une célébration religieuse nationale qui se déroule chaque année dans la ville de La Paz, un samedi entre la fin du mois de mai et le début du mois de juin. Un immense défilé est alors organisé en l’honneur du Seigneur Jésus Christ dans le centre de La Paz. Aujourd’hui, nous avons le plaisir de vivre une version « locale » de cette grande fête, puisque chaque quartier célèbre cette fête à la date anniversaire de création de la paroisse.

Comme c’est le cas pour la célébration nationale, les festivités se déroulent dans les rues, les espaces publics, les places ainsi que les avenues, les spectateurs s’installant alors confortablement sur les trottoirs afin de profiter du défilé, des danseurs, de la musique jouée par des fanfares ambulantes ou des orchestres et des plats typiques et boissons vendus par de multiples stands montés pour l’occasion.

La célébration du « Gran Poder », qui signifie « Grand Pouvoir » et provient de la croyance que Dieu est amour, cet amour générant un pouvoir qui fait tomber tous les obstacles, illustre une vision andine du partage des richesses, car dans les communautés du Haut Plateau des Andes, la réciprocité est fondamentale pour le bien-être de la société. On parle ainsi de l’Ayni, qui veut dire « pour toi aujourd’hui et pour moi demain », dans la langue Aymara. Le « preste », nom donné à l’évènement ainsi qu’à la personne qui organise et finance la fête privée d’un groupe folklorique, ayant lieu le lendemain de la fête du « Gran Poder », est une forme de réciprocité au sein du groupe mais aussi avec Dieu, car les danseurs défilent en demandant au Seigneur sa protection ainsi que la réalisation de leurs souhaits ou projets.

Symbole du syncrétisme religieux, cette fête mélange des traditions catholiques et aymaras. Par exemple, la veille du défilé les participants font une promesse, espérant les faveurs du Seigneur, en s’engageant à danser trois années de suite, afin que leurs souhaits se réalisent. Cette promesse s’accompagne d’une cérémonie pour la Pachamama (Terre Mère). On y brûle un ensemble d’objets en sucre (offrandes), pour demander la protection de Terre Mère lors des festivités, mais aussi pour la vie de tous les jours.

Pour nous, européens, cette fête est l’occasion d’admirer sous toutes les coutures les costumes traditionnels des « cholitas », ces femmes d’origine aymara, illustrant le folklore du pays, perdurant les traditions et égayant le paysage urbain et rural avec leur chapeau melon (« el bombin ») vissé sur la tête. Evo Morales, actuel président du pays, lui-même issu du peuple aymara, dont la revalorisation des peuples indigènes est une priorité, a même créé une fête populaire nationale en l’honneur des Cholitas pour ce qu’elles incarnent : un symbole du métissage du pays et de l’identité bolivienne.

Une légende raconte que le port du chapeau melon par les femmes, un accessoire masculin pour nous, européens, provient d’un chapelier qui reçut une importante livraison de ces chapeaux, tous trop petits pour les hommes. Il eut alors la brillante idée de répandre l’information auprès des femmes boliviennes que cette forme « melon » était devenue la nouvelle mode en Europe. La plupart abandonnèrent alors leur chapeau aux bords plats et décorés de fleurs au profit de ce nouvel accessoire pour ne plus jamais s’en séparer !

Certaines de ces femmes sont devenues populaires et respectées en s’affrontant tous les dimanches, sur les hauteurs de La Paz, dans la ville d’El Alto, à l’occasion de combats de catch touristiques, revêtues de leur tenue traditionnelle. Nous n’avons pas assisté à ce show, qui semble ne pas laisser un souvenir impérissable aux voyageurs qui en ont fait l’expérience même si ces catcheuses boliviennes semblent s’entrainer quotidiennement et sérieusement pour offrir aux touristes un show qui se veut original et amusant.

Dans un tout autre genre, « El Valle de la Luna » ou « La Vallée de la Lune » est une région due à l’érosion de la partie supérieure d’une montagne, située à une dizaine de km au sud de La Paz un peu au-delà des quartiers chics. Le sol, composé d’argile, comme la plupart des montagnes autour de La Paz, est de nature fragile, et les éléments ont donc sculpté, au cours des siècles, une œuvre d’art, semblable à un désert de stalagmites. Le fait que ces argiles soient composées en proportion variable de certains minéraux d’une montagne à une autre, produit des coloris différents, créant une impression visuelle très plaisante. Elles sont en grande majorité d’une couleur claire proche du beige ou d’un marron très pâle mais peuvent également présenter des zones plus foncées tirant sur l’ocre. Le site, de petite taille, se visite en à peine une heure au travers de sentiers spécialement aménagés au milieu des galeries de stalagmites offrant un paysage très original.

En dehors des activités sportives disponibles à proximité immédiate de La Paz, et dont nous reparlerons dans les prochains articles, la ville elle-même, possède 2 facettes :

– des rues pavées en forte pente fréquentées par une population majoritairement aymara, qui descendent depuis la rupture de l’Altiplano, dans lesquelles les magasins d’artisanat et de spécialités locales sont légions;

– de grandes avenues goudronnées, situées en contrebas de la ville, où fleurissent grandes surfaces et enseignes de grandes marques, supermarchés, salles de cinéma, etc. Les populations indigènes se font ici plus rares et on croise plus fréquemment des hommes d’affaires en costard-cravate, des adolescentes maquillées et habillées « à l’américaine », bref des profils éloignés des clichés boliviens.

C’est bien sûr le premier visage de La Paz, ci-dessus décrit qui présente un intérêt touristique. Nombreux auront été les petits déjeuners consommés chez « Tia Gladys », une minuscule cafétéria très prisée des touristes israéliens, extrêmement nombreux en Bolivie, dont les murs sont tapissés de photos de la patronne accompagnée de voyageurs et de témoignages de sympathie attestant du bon accueil et de la qualité des plats proposés : les « alfajores », desserts à base de crème fouettée ou « dulce de leche » sont immanquables.

Notre dernier après-midi sur place nous permet d’immortaliser les quelques points de vue et places qui valent le détour. Le mirador Killi Killi offre par exemple une vue à presque 360° sur la ville et sur le Mont Illimani visible par temps clair. C’est un point de vue particulièrement impressionnant en fin d’après-midi lorsque le soleil, juste avant de se coucher sur « El Alto » vient caresser d’une douce lumière les pentes de La Paz. La place du Palais Présidentiel, où se dresse également la cathédrale « Nuestra Señora de La Paz » est un étonnant mélange d’architecture récente et rutilante (le Palais Présidentiel, par exemple) et de bâtiments délabrés dont la destruction proche semble inéluctable. Enfin, le « marché de sorcellerie », un ensemble de stands à ciel ouvert situé en plein centre du quartier touristique, propose des produits mystiques voire franchement loufoques pour nous, européens. On y trouve toute sorte d’herbes et d’objets en pierre majoritairement dédiés au culte de la Pacha Mama, et la plupart de ces stands vendent aussi des cadavres de bébés lamas et alpacas séchés !

Comme déjà évoqué plus tôt dans cet article, en Bolivie, encore plus qu’ailleurs, deux religions coexistent dans la vie quotidienne : le christianisme et le culte de la « Pacha Mama ». Cette croyance descend tout droit de la « religion » ancestrale des précédentes civilisations, qui divisait le monde en trois : le monde « d’en haut », celui des dieux, représenté par un condor, le monde du peuple vivant, celui du présent, représenté par un puma, et le monde « d’en bas », celui des morts, représenté par un serpent.

Les lamas et alpacas, animaux présents en grande quantité dans cette région du globe, font encore aujourd’hui pleinement partie du culte de la Terre Mère. Les fœtus de lama sont très régulièrement enterrés dans les fondations de bâtiments en construction, comme porte-bonheur, et cela concerne les maisons individuelles autant que les projets municipaux d’envergure. Les bébés lamas, tués à quelques semaines après la naissance, servent d’offrande à la Pacha Mama, un seul moment dans l’année, au mois d’août. Pendus aux armatures des stands en pleine rue, ces cadavres sont achetés puis brûlés avec des fleurs et autre victuailles en donation au monde « d’en haut ».

La Paz est définitivement une étonnante ville, moins désagréable qu’elle n’y parait au premier jour, et surtout une base idéale pour s’adonner aux joies des sports de montagne, auxquelles nous avons pu gouter durant notre séjour.