Potosí

Au matin du 03/12/2013, nous rejoignons la ville de Potosí, située à moins de trois heures de route au Sud-Ouest de Sucre. Au départ de Sucre, on nous indique pour la seconde fois que le trajet peut se faire en bus ou en voiture et que c’est même plus économique si nous parvenons à créer un groupe de quatre personnes pour charger la voiture et partager les coûts. Pas la peine de me le dire une fois de plus, je me débrouille pour trouver deux autres voyageurs au terminal de bus qui vont dans la même direction et en moins de 10 minutes, nous voilà partis à quatre dans une petite berline avec chauffeur pour un trajet supposé deux fois plus court que le bus. Plus court, certes, mais finalement deux fois plus cher à l’arrivée : en effet, dans la précipitation, au moment de monter dans la voiture, léger malentendu avec le chauffeur qui m’indique un prix par personne, alors que j’ai compris (et partagé avec les deux autres occupants que j’ai convaincu de nous accompagner) un prix global pour la voiture ! Donc, surprise à l’arrivée à Potosí : « l’économique » trajet en voiture nous coûte finalement deux fois et demi le prix du même trajet en bus ! Ça faisait longtemps qu’on n’avait plus été « victime », depuis notre histoire de camping-car aux USA, je dirais… Comme quoi, même après plusieurs mois de voyage et en parlant la langue locale, on peut encore faire des erreurs de débutant ! Fort heureusement, nous sommes en Bolivie et cette fois, le montant final de l’opération représente une somme dérisoire d’une demi-douzaine d’euros par personne ! Au moins, on a gagné un peu de temps !

En tout début d’après-midi, on nous dépose donc en plein centre de Potosí, 170 000 habitants, 4070 m d’altitude, ce qui fait en principe d’elle, la deuxième ville de plus de 100 000 habitants la plus haute du monde, derrière « El Alto », la commune associée à l’agglomération de La Paz, déjà évoquée dans notre article sur la capitale bolivienne. La ville, dont le centre est sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, est construite au pied du « Cerro Rico » (« Montagne riche »), une montagne de minerai d’argent qui culmine à plus de 4 800 m, partageant avec Potosí, un lourd passé commun.

C’est l’Inca Huayna Cápac (déjà évoqué dans nos articles sur l’histoire du Pérou) qui découvrit la montagne en premier, au XVIe siècle. Ce fût un autre indien, Topa Hualpa, empereur fantoche des Conquistadors durant leur conquête de l’Empire Inca, utilisé par les Espagnols pour asseoir leur domination dans la région, qui révéla son existence aux colons hispaniques vers 1545. Il venait, sans le vouloir, de déclencher un effet domino qui allait s’avérer être l’un des épisodes les plus atroces de l’Histoire locale.

Le potentiel du « Cerro Rico » était si fabuleux que la puissance espagnole fonda, sans plus attendre, une ville à proximité immédiate de la « Montagne Riche » afin d’en exploiter les mines, par l’emploi forcé des indiens autochtones pour l’extraction et celui des esclaves amenés d’Afrique pour le travail du précieux métal récolté. Potosí fut très vite élevée au rang de capitale impériale par Charles Quint, roi de l’empire d’Espagne à cette époque, et se vit attribuée une devise sans équivoque : « Je suis la riche Potosí, le trésor du monde, la reine des montagnes et la convoitise des rois ».

Durant près de trois siècles, l’argent extrait de la montagne dans des quantités colossales, alimenta les caisses de la couronne espagnole, le « Cerro Rico » fut percé de plusieurs milliers de galeries et la ville de Potosí cru à un rythme infernal, accueillant, au milieu du XVIIème siècle, plus d’habitants qu’elle n’en recense aujourd’hui, faisant d’elle l’une des villes les plus peuplées du monde à cette époque, comparable à Paris ou Londres. Encore aujourd’hui, l’expression « Vale un Potosí » (« Cela vaut un Potosí », citation de Don Quichotte) s’emploie en espagnol avec un sens (indiquant une « très grande richesse ») similaire à l’expression française « c’est le Pérou », dont l’origine historique est la même.

Cependant, des millions d’Indiens Aymara et Quechua perdirent la vie à cause de problèmes respiratoires dus à la poussière dans les mines, ou en restant piégés dans les entrailles du « Cerro Rico », des suites d’éboulement. Nombre de ceux qui ne périssaient pas dans les mines, disparaissaient finalement en dehors à cause des nombreuses maladies et épidémies inconnues avant l’arrivée des colons.  On dit que la quantité d’argent extraite des mines de Potosi suffirait à construire un pont au-dessus de l’Atlantique pour relier Potosí à la péninsule Ibérique, mais que les ossements de mineurs morts dans des accidents y suffiraient également.

Paradoxalement, l’Espagne sortit finalement ruinée, dilapidant cet argent si rudement extrait au profit d’artisans européens et à cause des dépenses fastueuses de la monarchie des Habsbourg. Dans le même temps, les conditions dans le reste de l’Europe furent propices au développement industriel. Colbert écrivit même à cette époque : « Plus un État fait de commerce avec l’Espagne, plus il possède d’argent ».

Après 1800, l’argent se fit plus rare, et l’étain devint une ressource plus importante. Les mines s’épuisèrent et ce fut le début du déclin économique de Potosí dont la population en 1825 ne dépassait pas 10 000 habitants.

Aujourd’hui, bien que déclarées épuisées, les mines sont toujours exploitées artisanalement par les habitants, dans des conditions de sécurité toujours épouvantables pour les mineurs.

Les deux attractions touristiques soi-disant incontournables à Potosí, vendues par toutes les agences touristiques locales, sont d’une part la visite des mines du « Cerro Rico », consistant à s’aventurer dans les entrailles de la montagne infernale, dans des conditions de sécurité et d’hygiène qui sembleraient discutables, et à rencontrer des mineurs continuant de travailler dans des conditions désastreuses (poussière, température insupportable, risque d’éboulement toujours possible) et d’autre part la visite de la « Casa de la Moneda », un bâtiment chargé d’histoire, principal lieu de création de la monnaie qui servit à cette époque pour les échanges commerciaux entre l’Amérique du Sud et la Péninsule Ibérique.

Nous ne visitons finalement aucune des deux ! A propos des mines, nous avons lu tellement d’articles rédigés par des voyageurs concluant par une expérience peu réjouissante malgré l’intérêt historique indiscutable que cela nous ôte l’envie d’aller nous y frotter. Et le soleil éclatant de cette journée du 03/12/2013 achève de nous convaincre de ne pas non plus aller nous enfermer dans la « Casa de la Moneda », si intéressante soit la visite. Nous préférons donc une ballade en ville passant notamment devant la cathédrale, à la façade travaillée, et le marché central, puis une escapade dans les hauteurs de la ville, qui nous permet non seulement d’aller prendre quelques clichés de Potosí dans son ensemble mais aboutit aussi à une authentique rencontre. Nous croisons un « cordonnier de rue », surpris que deux touristes européens fassent appel à ces services pour réparer leurs souliers usés plutôt que de racheter une paire neuve, avec qui nous restons discuter une bonne vingtaine de minutes pendant que nous l’observons travailler manuellement : il réalise un travail impeccable, résistant, pour une somme ridicule, ce qui nous rend rudement service et permettra certainement à nos basket de nous accompagner jusqu’au bout de notre tour de la planète. A en croire cet artisan de la rue et une autre rencontre un peu plus loin avec des habitants des hauteurs de la ville, peu nombreux sont les touristes qui s’aventurent ailleurs que dans le centre-ville et les lieux de visites touristiques recommandés par les guides et agences. Tant mieux, nous tirons une satisfaction plus forte encore de notre décision atypique !

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