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Arequipa

Le 13/11/2013, nous quittons donc Cuzco par un bus de nuit (oui, encore un, et on n’a pas fini d’en « bouffer ») ver le sud du Pérou, en direction d’Arequipa et la région des canyons. A notre arrivée a terminal, la compagnie CIVA, auprès de laquelle nous avons acheté 2 sièges confortables, nous fait en plus un appréciable cadeau : on nous surclasse sans augmentation de prix, ce qui nous permet de bénéficier de « fauteuils – couchettes » inclinables à 180°. Ah ben voilà, dans ces conditions, on peut dormir dans un bus !

Le lendemain, la superbe cité d’Arequipa nous ouvre ses portes. Située à 2350 m. d’altitude, au cœur de l’une des régions les plus sauvages du Pérou, territoire de volcans enneigés toujours en activité, de déserts de très haute altitude, de sources chaudes, de lacs salés et de profonds canyons, nulle autre ville dans le sud du pays n’offre ainsi l’opportunité de profiter autant de la vie citadine que des activités de plein air.

Des découvertes archéologiques attestent la présence d’Indiens Aymara, originaires de la région du lac Titicaca, avant la période inca. Certains chercheurs pensent que la ville leur doit son nom (« ari » signifiant « sommet » et « quipa » signifiant « situé derrière » en aymara); Arequipa serait donc « l’endroit derrière le sommet » d’El Misti, un volcan de 5822 m. qui domine la ville. Par ailleurs, une légende affirme que le quatrième roi inca, Mayta Cápac, émerveillé en découvrant cette vallée, aurait ordonné à sa suite de s’arrêter en disant : « Ari, quipay » littérallement « Oui, restons! ». Les Espagnols redécouvrirent la ville entre 1530 et 1540, à la suite de quoi la deuxième ville du Pérou connut une destinée riche en tragédies : elle fut en effet entièrement détruite par des séismes et des éruptions en 1600, avant d’être secouée par des tremblements de terre presque une fois par siècle jusqu’au dernier séisme remontant seulement à 2001. En raison de cette menace permanente les constructions sont basses, ce qui leur permet une plus grande stabilité. Malgré ces calamités répétées, bon nombre de superbes édifices historiques subsistent. Ceux de l’époque coloniale, bâtis en sillar, une roche volcanique claire qui scintille au soleil, lui valent le surnom de Ciudad Blanca (Ville Blanche) ; les Arequipeños se plairaient à dire que la Lune a oublié d’emporter la ville lorsqu’elle s’est séparée de la Terre.

Le charme d’Arequipa réside aussi dans l’épicurisme de ses habitants amateurs de bonne chère, de belles choses et de vie nocturne. Le cœur de la ville bat à un rythme effréné, et les rues reflètent un Pérou moderne, accueillant une foule bigarrée d’artistes, de banquiers, de vendeurs ambulants, d’étudiants et de religieuses etc. Les Arequipeños, fiers et friands de débats, expriment régulièrement leurs convictions politiques par des manifestations sur la Plaza de Armas. Ils tiennent tant à affirmer leur indépendance intellectuelle par rapport à Lima qu’ils ont un temps conçu leur propre passeport et drapeau.

Dès nos premiers pas dans le centre-ville, je tombe complètement sous le charme ! Le climat, la lumière, l’architecture et les couleurs me rappellent immédiatement la magnifique andalouse Séville dont je reste secrètement amoureux (enfin, en seconde position, après ma tendre estrémègne bien sûr). La cathédrale et les bâtiments en sillar, avec leurs balcons à colonnades, ornant la Plaza de Armas, renvoient une lumière à couper le souffle, spécialement vers la fin de la journée, à l’heure où le soleil se couche. L’histoire de la cathédrale, derrière laquelle se dresse majestueusement le volcan Misti, témoigne de l’opiniâtreté des habitants : l’édifice d’origine (1656) fut détruit par un incendie en 1844. Reconstruite, la cathédrale fut presque totalement rasée par le séisme de 1868, puis de nouveau rebâtie. Enfin, le séisme de 2001 eut raison de l’une des énormes tours, tandis que l’autre gîtait dangereusement. De nouveau, le monument retrouva son lustre fin 2002. Cette cathédrale est la seule église du pays à occuper une place sur toute sa longueur. Moins de 100 basiliques dans le monde sont autorisées, comme elle, à déployer le drapeau du Vatican, disposé à droite de l’autel. Enfin, pour anecdote, les orgues, offertes par la Belgique en 1870 et qui seraient les plus grandes d’Amérique du Sud, ont été abîmées durant le transport et ont sonné faux pendant plus d’un siècle.

L’église jésuite à l’angle sud-est de la Plaza de Armas, l’une des plus anciennes d’Arequipa, est quant à elle renommé pour sa façade finement ornementée et son autel sculpté de style churrigueresque entièrement recouvert de feuilles d’or : attention, c’est chargé ; si on n’aime pas le baroque, alors mieux vaut passer son chemin!

Le musée sanctuaire de Juanita, ou “Museo de la Universidad Católica de Santa María”, de son nom officiel, présente d’après tous les guides touristiques le corps gelé de « Juanita, princesse des glaces », une jeune inca sacrifiée voici plus de 500 ans au sommet du Nevado Ampato, un autre volcan enneigé proche d’Arequipa.

En 1995, Miguel Zárate persuada l’alpiniste-archéologue américain Johan Reinhard de l’accompagner pour une expédition sur le Nevado Ampato, afin de confirmer la présence d’un site funéraire qu’il pensait avoir découvert trois années auparavant. Des éruptions récentes d’un volcan voisin ayant projeté une couche de cendres sur le site et fait fondre la neige, permettent à l’équipe de trouver d’abord une statue et des offrandes, puis, en suivant le tracé de rochers volontairement poussés dans la pente, la momie d’une jeune inca qui avait dévalé la montagne lorsque sa sépulture s’était dissoute. Grâce aux basses températures, le corps de la jeune inca, qui avait été enveloppé, était demeuré presque intact pendant quelques 500 ans ! Il fut évident, d’après l’emplacement de la tombe et le cérémonial qui avant entouré son décès que cette adolescente de 12 à 14 ans avait été sacrifiée au sommet du volcan. Les incas, qui vénéraient les montagnes comme des divinités, offraient ponctuellement des sacrifices humains, en particulier des enfants, pour se prémunir des éruptions volcaniques, des avalanches et des catastrophes climatiques. Au total, ce sont plus de 20 victimes de sacrifices incas qui ont été retrouvées sur les sommets des montagnes andines depuis les années 1950.

Alors que l’histoire de la découverte de cette momie est passionnante, le Musée est, quant à lui, décevant : la visite, très rapide, se fait obligatoirement avec un guide qu’il faut rémunérer en plus du ticket d’entrée au musée et les pièces présentées, des fragments de tissus ou des objets découverts à proximité de la sépulture ne présentent pas un intérêt exceptionnel. Enfin la visite se termine, d’après nos recherches postérieures à notre passage, par la présentation de la momie d’une autre enfant sacrifiée, découverte dans les montagnes alentour, conservée dans une chambre froide vitrée, étroitement surveillée, et dans une obscurité presque totale. Si ce n’est pas prendre le touriste pour un abruti, alors expliquez-moi !

Pour finir, le monastère de Santa Catalina, décrit dans le Lonely Planet comme l‘un des édifices religieux coloniaux les plus extraordinaires du pays, est en effet une petite merveille. Entouré de hautes murailles, il occupe une « cuadra » (pâté de maisons) entière, formant presque, avec ses 20 000 m2, une citadelle au cœur de la ville. C’est un lieu déconcertant qui plonge le visiteur dans un monde oublié de passages sinueux, de cellules spartiates, d’art religieux et de mobilier d’époque des plus photogéniques.

Ce monastère fut construit en 1580 par une veuve fortunée qui sélectionnait soigneusement les nonnes, n’acceptant que les jeunes filles issues des meilleures familles espagnoles qui lui rapportaient une dot substantielle. Selon la tradition, les cadettes des familles aristocratiques entraient au couvent pour renoncer aux biens de ce monde, mais, à Santa Catalina, chacune disposait d’une à quatre servantes ou esclaves (généralement noires), conservant leur train de vie en invitant des musiciens et en organisant régulièrement des réceptions (elle a bien changé l’Eglise catholique!). Après trois siècles, justement, le pape Pie IX chargea  sœur Josefa Cadena, une dominicaine austère, de restaurer la discipline. Celle-ci renvoya les aristocrates en Europe et libéra les nombreuses servantes et esclaves, dont beaucoup restèrent e tant que religieuses. A compter de cette époque, le monastère s’enveloppa de mystère jusqu’à son ouverture au public, en 1970, lorsque le maire d’Arequipa l’obligea à se moderniser. Aujourd’hui, quelques 30 religieuses continuent de mener une vie recluse dans les bâtiments nord, le reste du monastère étant ouvert au public.

Le premier cloître, appelé cloître des novices marquait la limite au-delà de laquelle les futures religieuses devaient se taire et se consacrer au travail et à la prière. Au bout de 4 ans de noviciat, au cours desquels la famille payait une dot annuelle de 100 pièces d’or, elles pouvaient choisir de prononcer leurs vœux ou de quitter le couvent, souvent au risque de jeter l’opprobre sur leur parentèle. Celles qui restaient passaient ensuite dans le cloître orange, baptisé ainsi à cause de ses orangers représentant le renouveau et la vie éternelle. Depuis ce cloître, on passe dans la chambre mortuaire dans laquelle la communauté veillait les sœurs défuntes. Les artistes disposaient de 24 heures pour peindre leurs portraits qui ornent les murs, car il n’était pas question de les immortaliser de leur vivant. Les religieuses étaient logées seules ou à plusieurs, avec leurs servantes, dans des cellules dont le luxe était fonction de la fortune des occupantes. C’est en visitant la cuisine commune, sombre et à l’odeur de renfermé que je perds finalement trace de Magda. Je termine donc seul la visite du monastère par la cellule de la célèbre Sor Ana, connue pour l’exactitude de ses prédictions et les miracles qu’elle aurait accomplis jusqu’à sa mort en 1686 puis par le grand cloître, bordé de part et d’autre par la chapelle et la galerie d’art, qui faisait autrefois office de dortoir.

Arequipa est une ville qu’on ne quitte pas facilement tant elle éblouit par sa beauté et nous sommes ravis d’y revenir dans quelques jours après notre prochaine aventure : un trek dans le Canyon de Colca.